9.

Voyage dans les ténèbres

Le tunnel était inondé.

La rue descendait vers un large trou ténébreux où une eau noire s’agitait, emplissant le tiers du souterrain.

Ils restèrent à contempler l’accès impraticable pendant plusieurs secondes, abattus. Puis Tobias fit remarquer :

— Avec un bateau, c’est possible. Il y a au moins deux si c’est pas trois mètres d’air au-dessus du niveau d’eau, plus qu’il n’en faut.

Matt dévisagea son compagnon. C’était la première fois qu’il tenait le rôle de l’optimiste.

— Et on le trouve où le bateau ?

— On vient de vandaliser un magasin de sports je te rappelle !

Matt approuva, puis ajouta :

— Il faudra ramer, longtemps. Sous la terre et dans l’obscurité ! Tu te sens prêt ?

Tobias réfléchit avant d’opiner :

— Entre ça et rester en ville une nuit de plus, je pense que je préfère ramer.

— Alors c’est parti.

Ils retournaient sur leurs pas, quand Matt s’arrêta au niveau d’un porche en pierre. Des marches grimpaient vers une porte vitrée et il aperçut des vêtements bleu marine ainsi qu’un bijou brillant faiblement sous l’éclat de sa lampe-torche. C’était l’uniforme d’un policier dont le badge doré scintillait. Matt s’agenouilla. Un homme, un policier se tenait ici la veille, dont il ne restait plus que des lambeaux de tissu. L’arme dans le ceinturon avait fondu mais le manteau restait gonflé par le gilet pare-balles. Matt le sortit et l’enfila sous son pull.

— C’est du Kevlar, mieux qu’une armure ! s’enthousiasma-til.

Il capta le regard défait de Tobias qui ne parvenait pas à s’arracher du petit tas de vêtements. Matt posa une main sur l’épaule de son ami.

— Essaye de ne pas y penser, lui conseilla-t-il. Je sais que c’est dur mais il le faut, on ne s’en sortira pas sinon.

Tobias soupira longuement, puis ils se remirent en route. Dans le magasin de sports ils débusquèrent un canot à gonflage automatique et trois pagaies — Matt avait insisté pour en prendre une de plus au cas où.

De retour devant le tunnel, ils dénouèrent les sangles qui retenaient le canot et Tobias lut brièvement la notice avant de tirer sur un élastique pour libérer la goupille de la cartouche d’air. Le bateau se déplia en se gonflant tout seul. L’opération prit quinze secondes à peine.

— Comme les canots de sauvetage des avions, apprécia-t-il.

Ils embarquèrent les sacs avant de monter à bord et, sans un regard en arrière, poussèrent sur les rames pour entrer dans le tunnel. Matt eut un petit pincement au cœur, il quittait sa ville, son appartement. Ses parents. Qu’étaient-ils devenus ? Aucune certitude de connaître un jour la vérité, de les retrouver, voire de s’en sortir vivant. Ce que Tobias et lui vivaient en ce moment avait tout d’un cauchemar. Il avait beau conseiller à son ami de ne pas y penser, le désespoir et la peur rôdaient en eux, guettant la moindre faille pour s’y engouffrer.

Tobias le sortit de ses pensées en quittant son poste pour s’emparer d’une lampe-torche qu’il arrima avec du gros scotch gris sur la proue.

— Et dire que j’ai failli t’empêcher de prendre ce scotch, admit Matt.

Tobias pressa le bouton, et la lampe leur ouvrit la route. Il se remit à son poste, rame aux poings.

Ils estimèrent la profondeur de l’eau à environ deux mètres cinquante. Des gouttes tombaient du plafond du voûte, en ruisselaient carrément, provoquant l’inquiétude des deux adolescents.

Après une demi-heure d’efforts, ils étaient sous la rivière Hudson, surveillant les infiltrations de plus en plus nombreuses. Le tunnel menaçait-il de s’effondrer ? Sans se concerter, les deux garçons ramèrent plus fort, les bras ankylosés, les épaules douloureuses.

Matt vit tout à coup des bulles crever la surface, d’abord minuscules, il n’y prêta pas attention, puis de la largeur d’une pizza, et il ne put les ignorer.

— Tu as vu ? demanda-t-il doucement.

— Oui. On dirait qu’elles nous suivent.

— Elles sont juste en dessous de nous et ne nous lâchent pas d’un mètre.

— Et moi je ne vais plus pouvoir ramer à cette vitesse, j’ai mal partout.

Les problèmes n’arrivant jamais seuls, leur lampe-phare émit des signes de faiblesse. Tobias délaissa sa rame pour aller la tapoter mais elle clignota de plus en plus, jusqu’à s’éteindre. Matt entendit Tobias qui la secouait après l’avoir déscotchée. Il enfonça le bouton de marche, plusieurs fois, vainement.

— Houston, on a un problème, fit Tobias sans rire, la peur filtrant dans sa voix.

Matt attrapa sa propre lampe et pressa l’interrupteur. Rien.

Des bulles nombreuses crevaient maintenant la surface en émettant des gargouillis. Matt tâtonna à la recherche de son sac à dos et trouva un tube lumineux. Il le craqua et une lueur verte illumina la petite embarcation qui dérivait vers une paroi humide.

Tobias soupira de soulagement en fixant la lumière.

— J’ai bien cru qu’on allait se transformer en fichues taupes sur ce coup, lâcha-t-il.

Matt se pencha pour suivre les émissions de bulles qui semblaient former un cercle autour d’eux.

— Ça nous tourne autour, dit-il.

Soudain, quelque chose souleva le fond de l’embarcation, renversant les sacs, avant de disparaître aussi brusquement. Les deux garçons se cramponnèrent aux rames. Ils se regardèrent dans la lueur spectrale et, sans un mot, se remirent à pagayer à toute vitesse. Le tunnel semblait infini tandis que leurs épaules et leurs bras s’enflammaient. L’eau clapotait de toute part, sans que Matt puisse discerner les remous qu’ils provoquaient de ceux de la chose, quelle qu’elle fut. Matt imaginait un énorme ver, il ne savait pourquoi, il sentait que c’était exactement ça. Une sorte d’anguille croisée avec un lombric, longue de plusieurs mètres, et tournant autour d’eux comme un prédateur affamé autour de sa proie.

Puis il y eut une altération dans les ténèbres lointaines, une pâle clarté se profila, à bonne distance.

— La… sortie ! haleta Tobias.

Ils transpiraient, à bout de souffle, les muscles brûlants.

Le ver-anguille les heurta à nouveau, plus fort cette fois, propulsant la nacelle vers un des murs qu’ils heurtèrent. Tobias tomba à la renverse, heureusement à l’intérieur de l’esquif.

— Vite ! s’écria Matt en lui tendant la rame qu’il venait de ramasser. Ce truc devient agressif !

Ils redoublèrent d’énergie, visages crispés, articulations blanches tant ils serraient les manches… et la sortie se rapprocha. Autour d’eux, l’eau bouillonnait, le ver-anguille souleva à deux reprises le fond du bateau, comme pour le tâter. Matt craignait la morsure, il la sentait venir, une gueule pleine de dents acérées allait se refermer sur leurs pieds et les engloutir dans cette eau noire.

Le bout du tunnel se profila, en pente légère dans un virage, où de petites vaguelettes venaient s’écraser.

Encore une vingtaine de mètres.

Brusquement le canot fut chahuté une fois encore, un coup brutal qui faillit faire passer Matt par-dessus bord. Puis le ver-anguille passa sous eux et frappa. Un bord se souleva dans les airs et ils s’agrippèrent, tout près de chavirer. Pendant une seconde ils restèrent ainsi en un équilibre précaire ; puis Matt lâcha sa rame et roula vers l’autre bord, son corps faisant contrepoids. Le fond retomba en claquant sur l’eau et Matt se retrouva les bras en croix, le visage à dix centimètres des remous inquiétants. Il sentit une peau huileuse glisser sous ses doigts et frémit. Le ver-anguille frissonna lui aussi au contact du garçon et Matt devina qu’il se retournait. Pour me présenter sa gueule ! Il va mordre ! Il contracta ses abdominaux et bondit en arrière au moment où une masse froide frôlait ses mains.

Tobias ramait désespérément.

Ils y étaient presque.

Étrangement, l’eau redevenait calme. Plus de bulles, plus de sillons menaçants autour d’eux. Le ver-anguille s’était éloigné.

Ils abordèrent le rivage d’asphalte. Tobias sauta à terre en soufflant. Il tendit la main à son compagnon pour le hisser et tous deux s’empressèrent de récupérer leurs sacs pour s’éloigner à toutes jambes.

Ils remontèrent la double voie à la lumière du bâton fluorescent. L’aube s’était éveillée pendant qu’ils étaient sous terre. Et pourtant ils ne voyaient pas le soleil, rien qu’une brume épaisse. Qui recouvrait tout. Ce qui n’empêcha pas les deux garçons de percevoir le changement radical de l’environnement. Matt connaissait la sortie du tunnel Lincoln, ses énormes échangeurs d’autoroutes, ses pancartes publicitaires gigantesques et quelques bâtiments, mais dénuée de toute végétation. Or ils entendaient un bruissement continu, celui du vent dans les feuillages touffus.

À peine jaillirent-ils du tunnel que leurs semelles crissèrent sur les racines et les feuilles qui recouvraient la route. Dix pas plus loin, l’asphalte avait disparu, enseveli sous un tapis de lianes et de lierres.

— Il s’est passé quelque chose ici aussi. Quelque chose d’autre, fit remarquer Matt, d’un ton lugubre. Je ne reconnais plus rien.

Autre-monde 1 - L'Alliance des Trois
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